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LE TEXTE DU JOUR
12 avril 2026
Quand on caractérise l’enfance de « Paradis perdu », de « verte vallée », j’ai toujours le sentiment d’y être étrangère. À chaque fois, monte à mes lèvres une injure jaillie du côté sombre de mon inconscient, ou un rire de sorcière avinée.
Si je résume cette période de ma vie à quelques odeurs, c’est d’abord celle du savon qu’utilisait ma mère pour sa toilette, un savon très âpre, rocailleux, profond comme un gouffre. Cette odeur si particulière était toujours associée à l’idée que cette mère en désamour nous cachait des pans entiers de son existence. C’était une coquette qui avait besoin du regard masculin pour trouver l’équilibre précaire que ne lui offrait pas notre univers familial.
Une autre odeur, entachée de violence, était celle du mercurochrome dont on me badigeonnait les doigts jusqu’à la garde. Le but de cette disgrâce était de me faire perdre l’habitude de ronger mes ongles jusqu’aux lunules, preuve efficiente du désert affectif dans lequel je vivais. Cette odeur, pallide, écœurante, déclenchait dans mon cerveau bouleversé des images de trahison, de honte, de rires moqueurs.
Avez-vous déjà fait cette expérience, à l’âge de douze ans, d’exhiber dans la cour de l’école dix appendices vermillons, comme autant de brûlots ?
Il me reste cependant de ces années torturées quelques senteurs délicieuses que je garde serrées dans le secret de mon cœur.
Celle, estivale, joyeuse, primesautière, des fleurs de capucines que j’écrasais dans un peu d’eau pour en faire une mixture à l’usage de mes poupées.
Celle, envoûtante, de la rivière, en face de la maison.
La Marne fut mon alliée, ma nourrice, pendant ces années de désespoir. Je la respirais comme une amie fidèle. J’en connaissais toutes les déclinaisons : odeur sourde et sauvage les jours de pluie, folâtre, volatile par grand vent. Odeur d’égout en période de grande chaleur.
Je me persuadais que ces feux d’artifice de couleurs et d’odeurs, à moi seule dédiés, délivraient un message d’amour, et je croyais vraiment entendre la rivière me chuchoter des mots de consolation dans le soir déclinant.