C’est un voyou, c’est un brigand. Il traine dans les parages. Un grand brun plus sec qu’un olivier assoiffé. Guitare désordonnée, chemise trouée, baskets élimées, dentition désarticulée. Il traine dans le coin, coin des rues, coin de la plage, coin de mon cœur. Il se planque ce voyou. Peur des keufs, de la prison, des barreaux, des cris la nuit, des corps qui se frottent, des sexes en fureur. Mes yeux-étincelles, mon cœur qui fait bang bang à travers ma chemise, un volcan qui ronronne, ça le déconcerte. C’est un voyou, c’est un brigand. Il détrousse les vieillards, surgit de loin, silence, silence, pour effrayer les enfants. Mâchoire de requin, regard de perlimpinpin, c’est un voyou, c’est un brigand. Pourquoi mon cœur fait-il des bonds quand je le croise, croisillons, croix de fer, croix de bois, si je mens je vais en enfer ? Pourquoi mon cœur déglingué, sa démarche désaccordée, le monde en fumée, l’amour éradiqué, pourquoi tout ça ?
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La tante de Miss Peggy Swinterton avait la fâcheuse habitude de crier à qui voulait bien l’entendre que malgré ses cinquante trois ans bien frappés, elle était encore une super gonzesse ! Ceci dit d’une voix de fausset enroué. Elle se décolorait les cheveux à l’eau oxygénée, ce qui laissait croire, de loin, qu’un feu de paille avait pris sur sa voute crânienne. Elle portait des bas grenat, été comme hiver, une robe à volants faussement andalouse, se maquillait outrageusement, et sortait toujours juchée sur des escarpins de quinze centimètres qui lui donnaient l’allure d’un dindon effaré. Elle avait un gros postérieur, des mollets de catcheur, un dentier qui se faisait la malle quand elle riait trop fort. Ce qui arrivait souvent car elle avait le rire facile. C’était une cuisse légère, elle aimait le sexe, le clamait haut et fort, surtout pendant les réunions de dames patronnesses que ce genre de confidences outrait. Elle mourut subitement d’un arrêt cardiaque, au milieu d’un grand éclat de rire, le dentier déboité, la chevelure incendiée. Elle fit Clac ! ses yeux s’écarquillèrent d’étonnement, et ce fut tout. On en déduisit que la tante de Miss Peggy Swinterton avait le cœur aussi mal accroché que le dentier.
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Grandeur et décadence ! Depuis que sa tante était morte dans un large éclat de rire, Miss Peggy Swinterton avait perdu le sommeil. La tante était riche. Miss Peggy l’ignorait. La nouvelle s’était répandue comme une eau sale dans la ville : Miss Peggy avait hérité d’une fortune. Tous les loosers du coin, les bons à rien, les mâles en quête de reconnaissance, les petites bites, les joufflus, les ventres mous, les bois-sans-soif, les faiseurs d’embrouilles, les nobliaux désargentés, se pressaient sur l’immense perron de la maison où Miss Peggy se terrait. D’ailleurs elle détestait cette maison, une pâtisserie en faux marbre blanc, héritée de sa tante avec le magot. Ça puait la mort. Ce qui n’était pas le pire. Le fantôme de tantine hantait les nuits de Miss Peggy. Que vas-tu faire de tout ce fric ? lui susurrait-il à saturation. Miss Peggy, qui avait toujours mené une vie paisible, décida de confier le magot à un notaire de ses amis qui le fit fondre, puis disparaitre, dans des placements douteux. Le perron se vida de ses prétendants. La maison fut vendue. Si vous cherchez Miss Peggy, vous la trouverez derrière la gare de Sweety-Batsford. Elle y vend son corps pour trois guinées. Heureuse de cette parenthèse refermée.
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Ils sont arrivés en multiples de trois, en grappes serrées, les envahisseurs. Ils ont pris d’assaut la radio, la télévision et les organes essentiels, coupés les jarrets des bœufs aux champs, décortiqué les réserves dans les souillardes, démantibulé ce qui pouvait l’être avec des cris de bêtes, des cris de guerre, des « han » « han » pressés pour s’encourager. Les humains les ont regardé faire, tétanisés, incapables de bouger, horrifiés, petites choses terrassées par la peur, qui prenaient conscience soudain que rien ne les protégerait contre les envahisseurs, rien, ni flotte, ni rafales, ni missiles, ni scuds, inutiles face à ces hordes de l’au-delà.
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Il avait saisi la poignée qui lui était restée dans la main. De rage, il avait donné un coup de pied dans la porte, poussant un cri de rage, la douleur engendrée étant trop forte. La porte s’était finalement ouverte, une porte vermoulue, tordue, branlante sur ses chambranles, qui ne nécessitait pas la rage qu’il y avait mise. Il retrouvait, en revenant dans la maison de son enfance, toute la hargne qui l’animait à l’époque, l’impression d’étouffer, de gâcher sa vie, et le bruit des cris, la fureur des coups, l’envie de disparaitre. Pourquoi était-il revenu ? Pour hériter de cette bicoque ? Autant qu’elle brûle !
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Dans le magasin de souvenirs, la poupée de son a perdu un œil. Dolly, Dolly, pourquoi pleures-tu ? De ton œil unique, la boue s’échappe en cataractes grises. Dolly, Dolly, mets un chiffon sur ton œil mort, une dentelle de Valenciennes, une tapisserie de Jouy, un chintz royal, pour cacher ta difformité. Tu deviendras alors, Dolly, Dolly, la plus jolie poupée de son de l’ère post-apocalyptique. Il n’y a plus de princes charmants. Ils sont tous partis en Ukraine, le Grand Loup Russe les a avalés d’un clac de mâchoires. Ne pleure plus, Dolly, Dolly. Tu resteras vierge et laide et seule dans le soleil couchant de cette ère post-apocalyptique. Ne pleure pas Dolly, Dolly. Il n’y a plus personne sur terre. Tu es seule.
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